FEMMES D’ANIM / Référencement et cinéma d’animation

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Marie Paccou et Florentine Grelier sont réalisatrices de films plus spécifiquement de cinéma d’animation et enseignantes. Elles sont toutes les deux à l’initiative d’une plateforme de référencement des femmes françaises du milieu de l’animation > Femmes d’anim. On y retrouve des animatrices, mais pas seulement, la plateforme référence des réals, des scénaristes, etc…
Chez les Wicked Girls on soutien ce  projet qui donne une lisibilité aux femmes travaillant dans la production cinématographique. On est pas sans connaître les difficultés qu’on les femmes à s’imposer dans le milieu culturel. L’occasion était donc trop belle pour ne pas développer avec elles sur ces sujets.
Rencontre avec Marie et Florentine,  deux femmes d’anims !
Vous retrouverez les liens pour les contacter et visionner leur site en bas de l’interview.



1/ Vous êtes toutes les deux réalisatrices, pouvez-vous expliquer à nos lecteurs, en quoi consiste votre travail ?
M.P. : Ecrire des projets, c’est-à-dire des dossiers de financement. Scénario, recherches graphiques, notes d’intention. Animatique. Faire des milliers d’images légèrement différentes les unes des autres. Enrôler une équipe pour le son ou le faire soi-même. Diffuser son film: l’inscrire en festivals, et l’accompagner autant que possible. Facturer des achats de droits, des interventions. Obtenir le paiement des factures. Partager ses connaissances. Se tenir informée des évolutions techniques et artistiques. Traverser des crises de doute assez redoutables.

F.G : La réalisatrice est la personne qui va transformer une idée de scénario en film. C’est la chef d’orchestre qui conçoit l’ensemble du projet de A à Z, de la direction artistique à sa mise en œuvre technique. Selon les moyens qu’elle aura à sa disposition (aides, subventions, bourses…) elle pourra faire appel à une équipe de professionnels plus ou moins importante à gérer et manager. C’est donc un métier technique et artistique qui demande beaucoup d’énergie et de motivation car nous sommes le moteur du projet et c’est à nous insuffler l’énergie nécessaire pour que cela avance bien. Dans mon cas, je réalise principalement des court-métrages personnels, souvent auto-produits, dans lesquels je peux m’exprimer sur des sujets qui me tiennent à cœur.

2/ Est-ce votre seule source de revenu, les films que vous réalisez ou vous avez des activités annexes  ?

M.P. : Les films sont une source de revenu très instable. En 2015, par exemple, du « cinéma », rien pour moi, ni salaires ni droits d’auteur. Dans mes ressources il y a eu: des allocations chômage, de l’enseignement et de l’éducation à l’image, un loyer, des allocations famille (j’ai trois enfants)… ah, et la vente d’originaux à un musée.
Prochainement je vais être rémunérée en tant que programmatrice, pour présenter une sélection de court-métrages.

F.G : Pour l’instant je n’ai jamais vécu de mes réalisations. C’est un acte artistique, un besoin. Si j’arrive à en vivre un jour tant mieux, mais en attendant mon objectif est de pouvoir continuer à créer à côté de mon travail alimentaire, ce qui est déjà un défi en soi. Travail alimentaire qui par ailleurs me comble et me stimule puisqu’il s’agit d’enseigner l’animation dans plusieurs écoles parisiennes et auprès de divers publics. Transmettre fait réfléchir et progresser, je continue à beaucoup apprendre en tant que formatrice. Il m’arrive aussi de gagner de l’argent en donnant des coups de mains sur des films de commandes ou en travaillant en tant que technicienne sur d’autres projets. Mais en général je manque de temps 🙂


florentine et marie  (1).jpg

3/ Revenons à la plateforme que vous avez créée, comment est née cette belle idée ? Et, … d’où part ce constat ?
(Même si chez les Wicked girls on a bien notre petite idée ;))
 

M.P. : Le constat c’est qu’une telle ressource n’existait pas en France. Alors qu’en langue anglaise, aux Etats-Unis, il y a Great Women Animators, que j’ai découvert parce que j’y suis citée. C’est une telle évidence, l’énergie que ça insuffle, de parcourir un site où sont rassemblés des parcours de vie, des modèles féminins, que j’ai applaudi à l’idée de Florentine. Et j’y apporte tout mon concours en tant que co-administratrice.

F.G : En tant que professeur, j’étais étonnée d’avoir autant d’étudiantes en cours et de voir si peu de présences féminines dans les équipes de films (il suffit de regarder les génériques pour s’en rendre compte). Où étaient les femmes? Que faisaient-elles après leurs études? Pas de réponses lors des différentes rencontres sur le sujet auxquelles je participais. Il y avait donc là un mystère, et nous manquions d’outils pour le résoudre. Et je n’étais pas d’accord avec ce que je pouvais parfois entendre. Les femmes seraient moins présentes dans les équipes techniques car elles seraient moins techniques que les hommes. Je pense que cette réflexion est simpliste et j’ai très souvent l’occasion de remarquer le contraire. Et il me paraît évident qu’en disant aux femmes qu’elles sont moins douées dans un domaine, elles s’y risqueront moins. Montrer que des profils féminins existent dans tous les postes du domaine c’est aussi proposer des modèles et dire que c’est possible.  Il manquait un site de référence où trouver ces informations. Cet outils n’existant pas, j’ai décidé de le créé avec l’aide de mon compagnon.

3 graphiques concernant les emplois intermittents, à partir des chiffres AUDIENS. Ce sont des graphiques qui avaient interpellé Marie.

M.P : À la parution de l’étude, j’avais surtout regardé les « cadres intermittents » (exemple: réalisateurs/trices, mais aussi les chargé-e-s de production) pour illustrer un article sur femmesdanim. Ce qui m’avait frappé, c’est qu’il y a une parité en tout début de carrière, mais qu’elle prend un coup vers 32 ans. Ça redevient paritaire professionnellement vers 65 ans (à cet âge ils ne sont plus si nombreux, ceux qui travaillent encore, en tout cas qui travaillent encore dans le cinéma)
 

4/ Quelles sont le type de difficultés auxquelles vous êtes constamment confrontée dans votre métier ?

M.P : En tant que femme, tu veux dire? Le métier est dur pour tous, je pense. Je dirais peut-être que je fais plus attention qu’un homme à mes propos (et ça me pompe du temps). Le moindre emballement et le qualificatif d’hystérique affleure, donc je me méfie.Après, il y a un truc qui n’est pas constant, mais suffisamment régulier pour être usant, c’est de se voir proposer du travail sans rémunération. Je pense vraiment que ça m’arrive plus souvent qu’à un homme. Je crois qu’on suppose que mon copain m’entretient.

 F.G : Dans mon milieu professionnel je n’ai jamais eu à souffrir du fait d’être une femme. Parce que j’ai fait très tôt le choix de l’indépendance et que je choisis les gens avec qui je travaille. J’ai développé au fil du temps des compétences spécifiques et on fait appel à moi en toute connaissance de cause, que ce soit pour donner des cours, encadrer un atelier, réaliser un film de commande etc. Je connais des difficultés liées à ma poly-activité et à son caractère instable (galères de paperasse, retards de paiements dans les factures, prévisions sur le long terme difficiles…) mais ce sont les mêmes pour un homme. Par contre j’entends souvent des choses qui me révoltent du côté des intermittentes : harcèlement moral, salaire plus bas pour un même poste, non reconnaissance du travail effectué, avancement de la carrière plus lente… Et très souvent les femmes qui en sont victimes n’osent pas le mettre en avant car elles ont peur de ne plus trouver de travail, d’être « black-listées ». Ces cas, même si ils sont rares, existent bel et bien. Le système de l’intermittence a ses qualités mais aussi ses dérives et il faut parfois accepter de se faire piétiner pour renouveler son statut. Pour ma part je n’ai pas de chômage, pas d’indemnités, un salaire plus modeste… Mais ma liberté n’a pas de prix.


5/ Avez-vous des retours grâce au site, est-ce vraiment une vitrine ?
Comment le voyez-vous ?

 

M.P : Certaines contributrices le voient comme une vitrine, mais je tiens à l’idée de référencement. Une vitrine… c’est un truc où les bibelots prennent la poussière, non? Et puis on a ouvert le site au maximum, on ne se prend pas pour un comité de sélection. On aimerait que davantage de techniciennes, de productrices et de distributrices soient référencées.Par contre ça m’est arrivé de demander à une contributrice de modifier son texte parce qu’elle y proposait de travailler gratuitement… ce serait une curieuse manière de la promouvoir que d’afficher une telle proposition!
Du monde de la production j’ai eu déjà eu des retours positifs, lié à leur prise de conscience que pour certaines histoires, ou pour certaines tâches, il y a besoin d’une femme plutôt que d’un homme. Du côté de la recherche aussi, l’outil est apprécié, ne serait-ce que pour son onglet ressources. Mais Florentine, à Paris, a probablement plus de retours que moi!



F.G : J’ai eu plusieurs retours enthousiastes de la part d’institutions (l’Afca, certains festivals, certains responsables d’écoles…) mais pour l’instant je pense que cela touche peu le monde de la production. Le site n’a pas vocation a être une plate-forme pour trouver du travail mais plutôt un partage d’expérience pour montrer les possibilités du métier. Dans les fiches nous insistons sur le parcours de chacune, pour montrer la diversité des profils. Dans un second temps, si cela permet à des professionnels de repérer des talents et de les contacter, tant mieux. Mais la motivation de base est désintéressée. Concrètement ça permet de faire connaître le travail des femmes travaillant dans le milieu et je m’en sers souvent pour montrer des exemples. Il nous manque d’ailleurs des métiers et des postes, notamment dans le long-métrage. Mais comme l’avancement du site dépend aussi de mon temps personnel, il grossit un peu au coup par coup 😉
 


6/ Qu’avez-vous pensé de la prise de position de Riad Sattouf à Angoulême, ça vous émeut ?

 

M.P :  En dehors de la polémique et de la récente prise de position de Riad Sattouf, je suis admirative de l’action du Collectif des Créatrices de Bande Dessinée contre le Sexisme, de leur ligne fédératrice et de l’humour qu’elles déploient pour se faire entendre (quand Lisa Mandel pose à des mecs le miroir des questions sexistes que les nanas ont compilées)
Que l’opinion se soulève parce que le Festival a poussé le bouchon en rayant carrément les auteures du Grand Prix, c’est logique. Malheureusement, supposons que la liste aie été paritaire, vous imaginez le tollé? Je crois qu’en termes de récompenses ou de prestige, le consensus se fait toujours sur une présence minoritaire des femmes. Leur absence évidemment choque et déplaît… mais 15% convient à tout le monde… 

Pour revenir au cinéma, c’est emblématique que seul le César du Jeu d’Acteur soit genré: parce que leur corps est impliqué, là on ne peut pas faire un prix unisexe. Pour toutes les autres catégories, c’est comme en orthographe, il suffit de regarder les statistiques, le masculin l’emporte. « Depuis la création des « Césars du cinéma » (1976), le César du meilleur réalisateur a été décerné à 39 hommes et une femme. » (womenology, décembre 2013). En matière d’animation, le César a cinq ans, et la statuette pour le court-métrage seulement deux ans. C’est trop tôt pour faire des statistiques… mais bon, je suis quand même heureuse et fière qu’en court, deux réalisatrices aient remporté la compression dorée! Amélie Harraut, et Chloé Mazlo (voir sa fiche sur femmesdanim)

 
F.G : Les actions qui soutiennent les femmes ont souvent bien plus de poids quand des hommes y sont associés. Sans l’appui d’auteurs masculins, il est facile de cataloguer les créatrices comme rageuses féministes (et à l’heure actuelle le mot « féministe » est très souvent péjoratif, synonyme d’emmerdeuse…). Or il ne s’agit pas d’agir contre les hommes. Malheureusement il faut toujours se justifier quand on met les femmes en avant. Pour le site, je dois toujours expliquer ma démarche. Les hommes se sentent souvent attaqués par ce genre d’initiatives. Ils ne comprennent pas forcément ce besoin de représentation qui permet de rééquilibrer un peu les choses. La prise de position de Riad Sattouf met du baume au cœur et montre que le combat mené pour pointer les inégalités n’est pas vain… Mais il passe par la reconnaissance d’un homme. Il est validé par un homme. La voix de Riad Sattouf compte plus que toutes celles du Collectif des Créatrices de Bande Dessinée contre le Sexisme. C’est dommage que la presse ait retenu cet auteur et non le collectif qui avait au départ dénoncé le problème.

7/ Musicalement, on demande toujours un petit morceau de fin …



M.P : le vrombissement de mon ordinateur / « les enfants de moins de trois ans » de Katerine / Kate Tempest découverte dernièrement à la maison

 

F.G : En ce moment j’essaye de retenir les paroles d’Au clair de la lune et autres comptines… Et j’écoute du Joe Hisaichi avec bébé 😉




Merci les filles pour ce bel échange. On reviendra régulièrement vers vous, pour prendre des nouvelles de ces femmes d’anims.
 

La plateforme > http://femmesdanim.fr
Le site de Marie Paccou > http://mariepaccou.com/
Le blog de Florentine Grelier > http://cobayanim.blogspot.fr/
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