Louisahhh rules these streets

Louisahhh est une américaine qui a conquis la France. DJ et productrice techno, elle est vite devenue une des valeurs sûres du label parisien Bromance.

Effy l’a interviewé pour parler de sa carrière, du rôle des femmes dans la culture club, de la transcendance et pourquoi elle est une fille « badass ».

louisahhh

Sur la couverture de DJ Mag, on t’a couronnée « la reine de la techno ». Est-ce que tu as l’impression que finalement tu as la possibilité de récolter les fruits de ton travail de la dernière décennie ?

C’est dangereux si on accepte des points fixes pour mesurer son propre succès et surtout pour mesurer son succès avec des standards extérieurs. Donc cette année, pour moi, c’était un moment vraiment intéressant d’être sur la couverture et de recevoir ce titre arbitraire « reine de la techno » par la presse – vu qu’il y a autant de gens extraordinaires, autant de femmes extraordinaires, autant de « reines » dans la techno.

Pourtant, j’avais cru qu’il y aurait cette équation du « succès extérieur » avec une sérénité et une stabilité intérieure – mais c’est complètement faux.

Du coup, c’était intéressant de réaliser que ça n’a aucune importance comment les gens jugent mon travail, mais plutôt que c’est important que je fasse mon travail.

C’est cool qu’il y ait une audience intéressée, qu’il y ait des gens qui s’identifient avec ma musique, parce que je suis vraiment fière de pouvoir faire ça. Par contre, il s’agit plutôt d’être une espèce de « canal » pour cela et moins d’atteindre un titre comme « artiste EDM » ou « reine de la techno ». Tout ça, ce sont des dénominations, des noms, et c’est cool, mais je ne suis pas sûre que ça ait une vraie signification.

Tu fais partie du label Bromance (qui fêtera son cinquième anniversaire cette année). En fait, tu es la seule femme sur ce label. En même temps, tu te déclares aussi féministe. Comment cela s’aligne ?

C’est vraiment marrant, parce que Louis (Brodinski) cherche à signer une autre femme depuis quelque temps. Mais c’est aussi bizarre, parce que j’ai débarqué avec Bromance vraiment sur le fond et même leur mission est « Bros ! » – c’est vraiment trop con ! Mais dans mes yeux, le mot Bromance se traduit en fait dans une énergie familiale. Ça m’est très important d’avoir une famille comme ça pour me soutenir n’importe quand.

Puis, je crois que la majorité de mon travail pour pouvoir revendiquer le titre « féministe », ça se déroule sur le niveau d’apprendre à être une femme parmi les femmes et une femme parmi les hommes. Je crois que c’est très facile de hurler « Girl Power ! » quand on est entourée que de filles et on est toutes dans un esprit de solidarité excitée. Et je crois que c’est très facile d’être la seule femme dans la salle. C’est une réalité qu’on n’aborde pas très souvent, moi aussi, j’ai dû galérer à me détacher de certaines insécurités et d’un certain égoïsme pour exister en tant que femme parmi les hommes et les femmes. Comment puis-je partager l’espace – comment peux-je encourager et soutenir les autres, sans distinction de genre ? Comment peut-on cultiver une communauté de femmes intègres dans la musique électronique ? Comment puis-je agir en tant que modèle, digne et gracieuse, face à mon propre malaise social ? C’est énervant de s’apercevoir de toute cette pression sociale sous laquelle on se trouve en grandissant, sans le savoir.

Quels sont les moyens positifs que tu vois pour encourager les femmes et changer la culture club afin qu’elle devienne plus accueillante pour les femmes ?

Je me suis intéressée beaucoup à la littérature « Riot Grrl » et le mouvement « girls to the front » [« filles en avant » ndlr]. Et puis, avec tous les interviews « féministes » que je fais ces derniers temps, j’ai commencé à réfléchir plus souvent à ma propre expérience et de voir comment elle est différente de l’expérience « masculine » ? Déjà, on ne demande jamais aux Djs masculins comment c’est d’être un DJ masculin.

Puis, il faut aussi réaliser que notre réaction immédiate, c’est souvent « oh on l’a seulement bookée parce qu’elle a une belle gueule ! » – mais c’est totalement débile ! On l’a très probablement bookée parce qu’elle est incroyablement talentueuse. En fait, étant aussi belle, elle doit probablement faire encore plus d’effort pour être prise au sérieux avec son travail.

En conséquence, moi, personnellement, j’essaie de ne pas faire de mes interactions « au boulot » un échange de pouvoir sexuel, même si c’est ancré dans la nature humaine. Au fond, on participe à un rituel d’accouplement glorifié dans une cave sombre, la nuit. Cet environnement est super-primitif, mais pour engendrer un mouvement social éclairé, il ne faut pas qu’on ne cède à ces désirs instinctifs, mais qu’on se comporte en tant que modèle, bref, la personne qu’on aimerait être dans les yeux de sa mère ou sa fille. C’est sont des efforts qui ne cesseront jamais, mais je crois qu’on a pris la bonne direction.

Est-ce qu’il y a des initiatives que tu soutiens pour aider les femmes à être bookées plus souvent?

Récemment, j’ai eu une conversation très intéressante sur ce sujet avec Paula Temple. On nous demande beaucoup de fois: « Mais qu’est-ce que vous faites pour soutenir les femmes dans la musique électronique ? » Et tu sais quoi ? Je vais en parler, c’est déjà très important. Si je dis que cela ne me concerne pas, que je n’ai pas de problèmes avec le sexisme dans la scène techno, je nie toutes les personnes concernées par le sexisme, tous ceux qui en souffrent. Je crois que la vie nocturne n’est pas exclusivement un espace pour les beaux et les privilégiés. Cette culture parallèle s’est avérée pour moi comme un lieu très important pour définir ma personne, mon être et la possibilité d’être « bizarre » parmi d’autres gens « bizarres ».

Cette conviction mise en action, je dirais que sur un niveau individuel, j’arrive dans le club et je mets le feu avec mon set. Au niveau social, je retourne la question : « qu’est-ce que vous faites pour soutenir les femmes dans la musique électronique ? » – il faut la poser aux promoteurs, aux bookeurs, aux acheteurs de talent, aux agents ! Il faut la poser constamment aux gens ayant le pouvoir, sinon il n’y aura pas de changement.

 

À chaque fois que tu joues en club, même si c’est évident que ça te plaît d’être là, tu as l’air très concentrée et strict, pas du tout « girly » ou « fi-fille ». Est-ce que cela a une influence sur ton interaction avec l’audience ?

Oui, c’est un côté très agressif. C’est mon visage DJ, très sérieux et dur. En même temps, j’ai l’impression que si je ne me protégeais pas autant, je me sentirais vite embarrassée. Je suis comme une personne complètement différente sur scène. En grandissant, j’ai vénéré Siouxsie Sioux ou encore Patty Smith. Ce ne sont pas des filles « frivoles ». Ce sont des filles « badass » et je me suis dit « je veux être une fille badass aussi ! ».

Qu’est-ce qui t’a amenée à la techno et à commencer une carrière de DJ ?

J’ai toujours joué des instruments, fait de la musique en quelque sorte. Mais à chaque fois qu’il fallait monter sur scènes avec des groupes par exemple, j’étais terriblement anxieuse. La première fois que j’ai mixé en public, c’était merveilleux, je pouvais partager cette expérience musicale sans avoir le trac. C’était trop cool !

Et puis, toute ma vie j’ai toujours eu un sentiment d’étrangeté, de ne pas rentrer dans le moule, d’être différente de tout et d’appartenir à rien. Et quand j’ai commencé à sortir la nuit à New York, encore mineure, ça a été un déclic. Pour la première fois, j’avais l’impression d’appartenir à quelque chose. Ça fait partie de ma personne, ça me permet d’être moi-même – enfin je peux me sentir à l’aise. Et après le Djing, j’ai commencé avec la production de musique, ça m’ a ouverte à encore plus d’expériences. Observer l’effet d’une track sur la foule sur la piste de danse, de regarder les gens sous l’influence de la musique comme la musique m’a influencée et m’influence toujours. C’est vraiment une merveille !

Donc à la base, la musique, c’est une sorte de drogue ?

Oh, carrément ! C’est ma drogue préférée, en fait. L’autre soir, à la soirée RAAR, il y avait un mec qui avait enlevé son T-shirt et qui l’a fait tournoyé autour de sa tête, il était complètement ouf. Regarder une telle chose, encore plus que participer directement quand quelqu’un se perd totalement dans le moment, c’est vraiment merveilleux, quand quelqu’un se libère de tout. Quel moment. J’aime bien Robert Hood qui parle du « sermon de la techno » – donc chaque fois qu’il joue, il « partage l’esprit saint » avec son audience. C’est un peu trop religieux à mes yeux, mais l’expérience est vraiment transcendante. C’est la seule chose au monde qui me fait ressentir ma présence comme ça. D’arriver finalement à ce moment présent et ressentir que la vie est belle. Du coup, c’est une bonne drogue, je dirais.

Est-ce que tu as l’impression qu’il y a un double standard considérant des filles qui se perdent ainsi dans la musique sur la piste de danse et des garçons faisant la même ?

Tout à fait. La réalité, c’est qu’une fille qui se perd ainsi dans le moment et dans la musique, on la considère soit vulgaire ou encore pire, dangereuse. C’est aussi chelou, dans des clubs célèbres comme Fabric à Londres, il y a partout ces affiches « pas d’attouchement non désiré, pas de pelotage ». C’est un signe de danger culturel. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de mecs qui sont victimes de pelotage. C’est effrayant ! Personnellement, j’ai déjà eu des expériences de harcèlement sexuel au travail, heureusement ce n’était rien de terrifiant ou d’écrasant, mais cela reste quand même très probable et c’est chiant quand on y pense, mais nous n’avons pas le choix.

En parlant de double standard : qu’est-ce que tu penses du fait que tu sois sur la couverture du « Spécial Femmes » de DJ Mag ? Ce n’est pas bizarre qu’ils ne te couronnent « la reine de la techno » dans un numéro normal ?

C’est marrant, j’ai l’impression que la seule raison pour laquelle ils m’ont donnée la couverture, c’est l’histoire des Top 100. DJ Mag a publié son classement des 100 meilleurs Djs du monde et parmi eux, il n’y avait que cinq femmes, dont deux en duo. Après, ils ont demandé aux Djs masculins ce qu’ils en pensaient et ont dit : « peut-être si les filles passaient plus de temps dans le studio et moins de temps chez Sephora, ce serait différent ». D’abord : mec, tu es le pire être humain au monde. Mon dieu. C’est si triste et si con. Mais j’ai tweeté à DJ Mag et je leur ai écrit : « c’est inacceptable ». Ils m’ont répondu qu’ils savaient que c’était inacceptable, mais que le classement venait d’un sondage des lecteurs. Donc je leur ai demandé : « Qu’est-ce que vous allez faire pour contrer ça ? ». Et après ils m’ont appelé pour me donner la couverture de leur numéro « Spécial Femmes ». Mais je ne vais pas refuser cette tribune juste parce que ce n’est pas un numéro normal. Je ne suis pas idiote. Du coup je vais utiliser cette opportunité pour m’exprimer sur le sujet et pour faire avancer la cause.

Louisahhh jouera à La Bellevilloise/La Maroquinerie le 26 novembre 2016.

Article + Photo: Franziska ‘Effy’ Gromann, Photo à la une: Fabio Germinario // Interview réalisée en février 2016