« Klabb », le premier EP de Deena Abdelwahed

« Femme! Tunisienne! Musicienne! » – trois mots-clés qui envoient l’imagination féministe (ou imagination tout court) dans tous les sens. Deena Abdelwahed est la somme de ces trois mots, mais en même temps bien plus que ça.

Son premier EP, paru en début de mars 2017 sur le label parisien InFiné Records démontre une artiste engagée et libre, prête à expérimenter avec les codes et les possibilités de la bass music. Depuis le succès phénoménal du duo Acid Arab, la ‘musique arabe’ connaît un renouveau dans les clubs de France et de Navarre et ailleurs. Une tendance enrichissante de la vie culturelle certes, mais avec un fort risque de tomber dans les clichés orientalistes en reprenant des tracks châabi ou raï sans vraiment s’intéresser aux évolutions que le monde de la ‘musique arabe’ a vécu ces dernières 20 années.

Deena Abdelwahed les a vus de près en Tunisie, d’abord au sein d’un groupe de jazz au nom de « So Soulful », après avec le collectif de djs « World Full of Bass ». A part son activité de dj et productrice, elle a également créée une pièce radiophonique au titre de « All Hail Mother Internet », présentée entre autres au CTM Fetsival à Berlin, qui retrace son parcours personnel et celui des jeunes dans la société tunisienne – un parcours qui les met souvent en conflit avec les valeurs traditionnels de leurs aînés.

Cet esprit de témoigner de la société avec un collage sonore revient dans la première track de l’EP, « Jalel Brick Rrumi » qui reprend des extraits d’agressions verbales dans les vidéos du cyberactiviste tunisien. Le rythme percussif s’approche de la frénésie qu’on connaît du juke et footwork, avec des petits intervalles de qanûn. Cet instrument typique de la musique dite orientale renvoie au deuxième patron du titre: Jalel Ddin Rrumi, le grand poète soufi du Moyen-Âge.

Si « Jalel Brick Rrumi » et les autres morceaux de l’EP emploient la voix humaine surtout en sample rythmique, « Ena Essbab » (fr. « A cause de moi ») rompt avec ce style. Les pistes vocales s’empilent avec des effets différents ce qui donne une chanson presque hypnotisante sur une production plutôt dansante et syncopée. Cette légèreté et presque liberté contraste vivement avec les autres productions de l’EP qui poussent les auditeurs à suivre la musique, quand « Ena Essbab » les entraîne sans force. Selon le label, la track est destinée à la communauté Queer et en déclinant sa voix à une multitude de tonalités, l’artiste veut donner un reflet de la diversité de cette communauté, toujours marginalisée (pas seulement dans les pays d’Afrique du Nord).

Les morceaux qui définissent le ton de l’EP d’une manière plus subtile sont les excellents « Walk On, Nothing To See Here » et « Klabb » sur lequel l’EP se termine.
Les deux ne relient pas ou très peu sur des samples de voix, mais transmettent d’une façon très intuitive et compréhensible pour l’auditeur un message d’urgence, de pouvoir et d’action avec des sons métalliques et froids.
« Walk On, Nothing To See Here » fait référence à la police (fr. « Circuler, il n’y rien à voir ») et s’inspire encore de Juke et Footwork pour ensuite se fondre dans un mélange de techno et bass. Le rythme syncopé entraîne l’auditeur, tout comme l’application successive de différents effets de distorsion sur les pistes prépare des montées d’intensité plutôt rapides qui se succèdent.
« Klabb V2 » repose sur un rythme plus regulier et la montée se fait plus lente, mais d’autant plus puissante par un fond sonore de sirènes tordues au long du morceau. L’auditeur se sent menacé et aspiré par une énergie sombre sans pour autant pouvoir résister.

Le pouvoir envoûtant de l’EP repose pas tellement dans un quelconque ‘exotisme’, mais dans son caractère contemporain absolu. Ce qui la rend intemporelle. Même en enlevant les étiquettes « femme, tunisienne, musicienne », on reste avec une oeuvre cohérente dans l’élaboration comme dans le contenu, un début convaincant d’une artiste multi-talentueuse.

Deena Abdelwahed – Klabb EP – Infiné Music – Sortie le 8 mars 2017
https://infine-rec.bandcamp.com/album/klabb

 

(c) Photo: Olivier Jeanne Rose